La mémoire éléphantesque des CFF

Le premier horaire de 1847, la locomotive «Crocodile» de 1919 et les montagnes d’archives bientôt numérisées ont cela en commun qu’ils sont conservés avec le plus grand soin par CFF Historic. Coup d’œil dans le livre d’histoire du rail.

Herbert Roseng sur la «Crocodile» numéro 14253. Grâce aux volontaires du team d’Erstfeld de CFF Historic, cette relique roule encore malgré ses 98 ans.
Herbert Roseng sur la «Crocodile» numéro 14253. Grâce aux volontaires du team d’Erstfeld de CFF Historic, cette relique roule encore malgré ses 98 ans.

    À l’avant s’impose dignement le brun profond de la Ce 6/8 II, plus connue sous le nom de «Crocodile» pour la forme de son avant-corps. À l’arrière se dissimule le vert discret d’une voiture à deux essieux déjà centenaire. Nul doute que ses passagers devaient ressentir quelques secousses sur ses rustiques banquettes en bois. Mais ce qui saute aux yeux quand on entre pour la première fois dans le dépôt des locomotives d’Erstfeld, ce sont les bandes de chrome interrompues d’une grande croix suisse qui ornent le nez d’une locomotive de type Ae 6/6. Une rencontre proprement éblouissante. «Fraîchement chromé», commente Herbert Roseng.

    1 | 2 Herbert Roseng ouvre une porte côté sud du dépôt d’Erstfeld. «Quand le foehn souffle vraiment fort, on doit être deux pour ouvrir la porte», précise-t-il.
    2 | 2 Le cœur de la ligne historique du Saint-Gothard bat toujours avec autant d’ardeur au dépôt d’Erstfeld: voici un nouveau modèle réduit de la ligne de faîte.

    Herbert Roseng: le mécanicien à la double casquette

    Herbert Roseng est mécanicien – et plutôt deux fois qu’une. Pendant 36 ans, cet Argovien de naissance a conduit, depuis Erstfeld, de lourds trains de marchandises sur la ligne de faîte du Saint-Gothard. Aujourd’hui, il effectue des visites guidées du dépôt et du village pour le compte de CFF Historic et d’Uri Tourisme. Avec la mise en service du tunnel de base il y a un an, le dépôt situé en face de la gare d’Erstfeld ne se consacre plus qu’à l’histoire du rail. C’est l’un des principaux sites de CFF Historic. Ici, les bénévoles du team d’Erstfeld maintiennent en état des véhicules anciens et les gratifient même de sorties régulières avec des passagers enthousiastes à leur bord.

    Herbert Roseng ne s’est jamais senti à l’étroit dans la vallée de la Reuss. Il n’a songé qu’une fois à s’installer sur le Plateau, mais a fini par y renoncer: «Nous sommes très soudés au village et j’ai toujours aimé conduire des trains de 1600 tonnes en montagne.» Le mécanicien quitte tout de même Erstfeld un jour par semaine, pour une autre activité bénévole, cette fois aux archives de CFF Historic. Il en est ainsi depuis 13 ans. À Berne puis, depuis le déménagement de 2015, à Brugg/Windisch, il a répertorié d’innombrables photos et dossiers de commande de véhicules. C’est notamment grâce à lui que des clients peuvent aujourd’hui consulter des documents et des photos historiques sur support numérique. Cette activité lui permet encore et toujours d’approfondir son savoir-faire ferroviaire, en particulier sur l’histoire de la ligne du Saint-Gothard. Et à la fin de cette journée de travail bénévole dans son canton d’origine, il ne manque pas de rendre visite à des amis de longue date: «Le soir, je vais au club de modélisme ferroviaire de Brugg, dont je suis membre depuis longtemps.»

     

    Une fondation qui a son pesant d’histoire

    La Fondation pour le patrimoine historique des CFF, en bref «CFF Historic», est la mémoire des CFF. Ses archives remontent à la première ligne ferroviaire de Suisse, construite en 1847 entre Zurich et Baden. Les documents plus récents sont soumis à un délai légal de protection de 30 ans. Les CFF sont à la fois gérants, mandants et commanditaires de la fondation. En 2016, ils lui ont versé 4,4 millions de francs, un montant qui correspond aux trois quarts du budget de CFF Historic. D’autres sources de financement (dons, trajets historiques, archives et droits d’image) pourvoient au quart restant. Les CFF n’entretiennent pas leur mémoire uniquement à titre volontaire: la Confédération les y oblige par la loi sur l’archivage. Mais ils s’acquittent de ce devoir dans la conscience que les chemins de fer représentent un aspect important de l’histoire économique, technique, sociale et culturelle du pays. Il n’y a pas d’avenir sans passé.

    L’histoire cumulée des CFF et de leurs prédécesseurs pèse des milliers de tonnes. Les plus grands formats, c’est-à-dire les quelque 200 voitures et véhicules moteurs de CFF Historic, sont répartis sur sept sites, dont Erstfeld, Olten et Delémont. Les autres éléments d’archives sont aujourd’hui réunis dans l’ancien entrepôt des vêtements professionnels CFF de Windisch, près de Brugg, juste en face du dépôt des locomotives et du site de l’équipe de la fondation. Les volumes de ce bâtiment et son contenu sont saisissants: sur trois étages sont stockés trois kilomètres de documents, un demi-million de photos et de films, 300 000 plans et près de 3000 objets, des anciens télégraphes au grand tableau à palettes qui, il y a deux ans à peine, trônait encore dans le hall d’entrée de la gare de Bienne.

    1 | 6 Le présent appartiendra bientôt au passé: un ouvrier Playmobil invite à une journée portes ouvertes sur le chantier de Sierre en 2013.
    2 | 6 Comme si c’était hier: ces palettes d’itinéraire ont elles aussi traversé les années à Windisch.
    3 | 6 Quand l’information à la clientèle n’était pas encore automatisée: tableau des départs de Sarnen (OW), en service jusqu’en 1990 environ.
    4 | 6 Bienvenue dans un monde disparu – un signal de barrage d’une autre époque.
    5 | 6 Du freinage d’urgence à l’interdiction de cracher: plaques en tout genre.
    6 | 6 Le coin des signaux de l’entrepôt aménagé de Windisch.

    Collectionner, oui, mais pas tous azimuts

    Une fois que les visiteurs ont pris la mesure des dimensions, ils entendent: «Nous ne collectionnons pas tout, nous opérons une sélection selon des critères précis.» C’est la voix de Susanne Hofacker, la responsable des collections. Les témoins du passé ne restent pas sous clé: des visites guidées sont proposées au public dans une sorte d’entrepôt aménagé (voir encadré). Pas question ici de musée. Parmi les joyaux figurent 6000 affiches datant de 1895 à nos jours et plus de 600 œuvres d’art. Les affiches côtoient des tableaux originaux, comme l’explique Susanne Hofacker: «Avant, les CFF faisaient appel à des artistes de renom pour concevoir leurs affiches. De nombreux originaux ont été conservés.»

    Les 30 000 ouvrages et les 300 magazines que compte la bibliothèque sont tous accessibles au public: chercheurs, amateurs et journalistes viennent les consulter ou piocher dans les autres documents et photos d’archives. On y croise aussi souvent des étudiants, grâce à Ursula Stutz. «Nous les encourageons via les hautes écoles à réaliser des travaux sur le thème des chemins de fer et des transports», précise-t-elle. À l’instar de cette germaniste en possession d’un master en archivistique, la plupart des personnes qui travaillent aujourd’hui chez CFF Historic sont des spécialistes titulaires d’un diplôme universitaire ou d’un apprentissage en information et documentation. Si Ursula Stutz vient d’une famille de cheminots, la plupart de ses collègues étaient des profanes avant d’être embauchés. «Nous avons d’autant plus besoin de collaborateurs retraités comme Herbert Roseng», fait remarquer Martin Cordes, le responsable des archives. «Ils nous font profiter de leurs connaissances et complètent parfaitement les archivistes.»

    1 | 2 Ursula Stutz aux archives de CFF Historic. Certains in-folios ont bien 50 ans de plus que les CFF.
    2 | 2 Susanne Hofacker devant la collection de tableaux, qui comprend quelque 600 œuvres, dont le «Contrôleur» d’Emil Keller.

    Plus de données, moins d’argent

    La fondation historique conserve ce que divers services des CFF ou des privés lui remettent, pour autant que ces dons correspondent aux critères définis. Aux CFF, tout ce qui est susceptible de passer à la postérité doit être transmis à CFF Historic. Mais tous ne le savent pas. Il faut parfois se montrer persuasif pour faire entendre à un collaborateur qu’une collection de vieilles photos traverse mieux les années dans la chambre froide de CFF Historic qu’au galetas d’un atelier de maintenance des véhicules.

    CFF Historic n’est pas désœuvrée pour autant. Et aujourd’hui, les coupes budgétaires des CFF lui donnent davantage de fil à retordre: 2,5% de contributions en moins par année. Une marge de manœuvre prévue par le contrat. Résultat: la fondation se voit contrainte de réduire à 14, soit de moitié, le nombre de véhicules moteurs historiques en état de marche pour pouvoir faire des économies sur la maintenance. L’autre moitié reste dans les dépôts mais n’est pas en mesure de circuler pour l’instant. Défi numéro deux: dans les années à venir, les CFF livreront leurs archives par voie électronique et non plus sur papier. Pour les archivistes, c’est à la fois un avantage et un risque: l’avantage de pouvoir conserver les documents de manière optimale, mais le risque de se noyer dans un océan de données. Le premier l’emporte toutefois sur le second.

    Conserver un vaste héritage face à l’épreuve du temps est un défi de taille. Mais quelle que soit la méthode employée par la fondation historique des CFF: année après année, la mémoire du rail devient vraiment éléphantesque.

    Services et offres de CFF Historic

    Bibliothèque et archives: salle de lecture de Windisch ouverte du mardi au jeudi de 9h00 à 17h00. Commande de documents en ligne, établissement de reproductions.

    Visites guidées: archives et collections de Windisch, dépôts d’Erstfeld et d’Olten.

    Trajets: voyages découvertes réguliers, généralement au départ des dépôts. Voyages en cabine de conduite au départ d’Erstfeld.

    Autres événements: CFF Historic organise des conférences et des projections publiques à Windisch et ailleurs.

    Photos: aperçu dans la base de données des archives, copies payantes (pour les privés également).

    Internet: tous les événements sur www.cffhistoric.ch. Depuis cette adresse, vous pouvez aussi accéder aux bases de données des archives (www.sbbarchiv.ch) et des bibliothèques (www.baselbern.swissbib.ch)